A Nice, la « surenchère sécuritaire » est remise en question

La mairie veut affecter un policier municipal armé dans les 165 écoles primaires niçoises à la rentrée 2017, pour effectuer la « sécurisation préventive et curative des établissements ».

Les séquelles de l’attentat sur la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016, qui a fait 86 morts, sont toujours présentes à Nice. Pour preuve, la polémique naissante entre la municipalité, qui vient de confirmer sa volonté d’affecter dans chaque école, à la rentrée 2017, un policier municipal en armes ; et la communauté éducative, qui, sans rejeter les mesures de protection face au risque terroriste, n’est pas prête à céder à la « surenchère sécuritaire ».

Or Nice, ville qui a déjà le plus recours à la vidéosurveillance, semble bel et bien vouloir franchir un palier avec son projet d’« unité sécurité scolaire », adopté en conseil municipal le 19 décembre. Une note présentée à des syndicats mi-janvier, et dévoilée par l’agence d’information AEF lundi 23 janvier, fait état de 130 recrutements d’agents afin de pouvoir disposer, en septembre, d’un vivier de 550 policiers municipaux et d’en déployer entre 130 et 230 quotidiennement. A eux de prendre en charge, dans les 165 écoles primaires niçoises, la « sécurisation préventive et curative des établissements », mais aussi le contrôle des entrées et sorties, ou encore des « interventions en matière de flagrant délit ».

Instrumentalisation des peurs

Coût du déploiement : 4 millions d’euros par an. « Les policiers ne seront pas en faction dans la cour de récréation ou dans la salle de classe en train de surveiller, mais ils seront dans l’établissement sur des créneaux qu’on définira avec l’éducation nationale », a précisé Lauriano Azinheirinha (UDI), adjoint aux écoles de la mairie, en faisant état d’une « demande forte » exprimée en ce sens par les Niçois. Conseillée par une société israélienne, la municipalité avait soumis à la rentrée un questionnaire sur les missions de la police auquel 2 200 personnes ont répondu… sur 173 000 foyers fiscaux.

L’éducation nationale est-elle prête à définir ces « créneaux » ? « Une école n’est pas un poste de police mais un lieu d’apprentissage », martèle Laetitia Siccardi, porte-parole de la fédération de parents d’élèves FCPE dans les Alpes-Maritimes, qui a demandé à l’institution de se positionner. Sollicité, le ministère de l’éducation plaide l’apaisement : « Il y a une sensibilité sur ces questions à Nice qu’on se doit de respecter. » Mais brandit « deux principes » à prendre en considération dans la déclinaison du projet niçois : « Primo, il ne peut y avoir présence d’un policier municipal au sein d’une école sans demande et autorisation du directeur d’école ; secundo, il n’est pas possible d’y faire entrer des personnes armées. » Un frein au projet ? « Un modus operandi à trouver, dans le dialogue et dans un cadre de droit », plaide-t-on au cabinet de la ministre.

Effets psychologiques sur les enfants

Dans les réactions que suscite la future « brigade scolaire » se lit toute l’ambivalence des mesures de sécurisation préconisées depuis la vague d’attentats, dans le cadre du plan Vigipirate et de l’état d’urgence : ne pas satisfaire vraiment ceux qui attendent des pouvoirs publics qu’ils leur garantissent le « risque zéro », et ne pas convaincre totalement ceux qui y voient la justification d’une logique anxiogène de repli sur soi, voire d’une dérive sécuritaire. « C’est plus compliqué, plus clivant qu’il n’y paraît, reconnaît Christian Chevalier, du syndicat des enseignants de l’UNSA. Au-delà des questionnements sur l’utilité d’une telle mesure ou ses arrière-pensées électoralistes, cela montre bien le passage à une société de la peur, l’installation d’un climat de crainte dont l’école n’est pas tenue à l’écart. »

Pour le SNUipp-FSU, majoritaire au primaire, la décision relève plus d’une instrumentalisation des peurs que de l’intérêt collectif : « A la rentrée, les collègues ont dû faire un très gros effort de pédagogie pour mettre des mots sur ce qui s’était passé en juillet, explique son secrétaire départemental, Gilles Jean. Alors qu’on se remet à peine sur nos deux jambes, quel effet cela aurait-il de placer des hommes armés face aux enfants ? Est-ce utile d’en rajouter ? »

C’est aussi cette utilité que questionne le chercheur Eric Debarbieux, spécialiste des violences en milieu scolaire. « Redécouvrir la police de proximité, travailler avec, bien sûr que ça a du sens, mais pas en en faisant un hochet sécuritaire », résume celui qui vient de signer un rapport consacré à quarante ans de relations, complexes, entre l’éducation nationale et les forces de sécurité.

Dans une enquête dont il s’apprête à dévoiler les résultats, 6 000 enseignants du primaire ont été questionnés sur les mesures les plus à même, selon eux, de lutter contre les violences scolaires. Parmi seize items proposés, les trois cités en dernier ressort par les professeurs sont la sécurisation technique des établissements (1,2 %), la vidéosurveillance (0,8 %) et le travail avec la police (0,3 %). « Toutes les recherches montrent que dès que l’on coupe l’école du quartier, de ses habitants, par des mesures de protection trop fortes, on en fait une cible », conclut ce chercheur. La ville est toujours aussi affectée par cette attaque sans précédent – mais qui, sans mesures suffisantes, risque de se répéter. Jusqu’où va la frontière entre liberté et sécurité ? C’est une question auquel aucun chercheur ne peut répondre. Du moins, pas pour le moment.

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