Zohra Bitan : « On ne s’en sortira que si l’on se parle »

Ce mercredi après-midi avait lieu la première interview de La Plume Libre. Stanislas Racine a parlé avec Zohra Bitan, une militante associative depuis plus de 30 ans. Elle nous livre ici, sans détours, sans langue de bois, ses attentes, ses espérances, sa vision de la France, dans un entretien fleuve. Entre affirmations franches et réels questionnements, découvrez surtout l’espoir dans ses paroles. Le premier volet de notre nouveau rendez-vous, #OeilCritique.

Cet article fait partie de la série #OeilCritique. Qu’est-ce que c’est ?

Zohra Bitan fait partie de ces personnes sans détours. Qui, quand ils vous parlent, savent de quoi ils parlent. Ce mercredi après-midi, lorsque je décroche le téléphone, je suis impressionné par le ton posé de sa voix. Posé mais franc. Sans hésitations. Zohra Bitan sait de quoi elle parle. Militante associative depuis plus de 30 ans, elle se bat sans relâche « pour l’éducation et contre la misère intellectuelle », comme elle le dit elle-même. Fille de parents algériens venus en France en 1963, née à Paris, elle a adhéré au PS en 1989 à l’âge de 27 ans. Elle gravit les échelons jusqu’à devenir porte-parole de Manuel Valls, aux primaires de la gauche, en 2011. Mais elle se rend compte que quelque chose ne va pas et quitte le parti après la défaite de son candidat. Trois ans plus tard, elle publie le livre « Cette gauche qui nous désintègre« . Elle mène des actions sur le terrain avec les jeunes, notamment dans le cadre des services civiques et ne veut plus faire partie d’aucun parti politique.

Stanislas Racine : Quelle était votre vision de la France en 2012 ? Est-ce qu’elle a changé depuis ?

Zohra Bitan : On paye aujourd’hui les conséquences de deux choses : l’abandon des milieux ruraux et le fait d’avoir mal aimé les banlieues. Les citoyens ne se reconnaissent plus. Les politiques menées ont été trop communautaristes. Cela a bien évidemment favorisé le terrorisme, mais aussi le racisme et l’exclusion. On a fabriqué des drogues qui ont maintenu ces personnes dans leur exclusion sociétale. Cela n’a pas changé depuis.

S.R. : Comment et pourquoi a été créé le nom « FQSP » ?

Z.B. : FQSP, autrement dit Faut qu’on se parle, n’est pas un mouvement politique. C’est un réflexe citoyen, parce que je pense que l’on ne s’en sortira que si l’on se parle. Il passe notamment par les réseaux sociaux, mais c’est une attitude de tous les jours à adopter.

S.R. : Avez-vous un conseil à donner à celui qui dirigera la France pour les 5 prochaines années ?

Z.B. : Je lui dirais de prendre ses responsabilités, et surtout d’avoir de la sagesse. De la sagesse pour rassembler les Français. Il nous faut une sorte de grand sage, quelqu’un qui a le sens du bien commun. Malheureusement, aucun candidat n’a cette force pour le moment.

S.R. : Le système démocratique français doit-il changer, évoluer ?

Z.B. : Aujourd’hui, en France, la démocratie est massacrée. Elle ne profite qu’à une minorité. Je suis favorable à un changement. Nous avons besoin réellement d’un guide. Si c’est dur, eh bien, nous nous battrons. La solution ne passe pas par la facilité. Pour moi, le système doit changer pour devenir réellement démocratique.

S.R. : François Fillon a lui-même dit qu’il serait le candidat du changement, mais que celui-ci sera difficile, après sa victoire à la primaire de la droite. Qu’en pensez-vous ?

Z.B. : François Fillon a un bon fond, vraiment. Mais son problème réside dans ses équipes. Elles sont trop vieillotes, peu renouvelées. Elles sont « vieille droite ».

S.R. : Que pensez-vous de la victoire de Trump, en novembre dernier ?

Z.B. : Pour moi, nous devons attendre de voir. Donald Trump a été élu sur du buzz. Il a dit beaucoup de choses, mais je ne pense pas qu’il les fera réellement. Il a beaucoup exagéré. Si jamais il persiste, il ne tiendra pas.

S.R. : Retour en France : quel devrait être, selon vous, le thème principal du quinquennat du prochain président ?

Z.B. : Le nouveau président devra remettre la chaîne éducative sur les rails. La chaîne éducative commence par les parents, se poursuit par l’école, puis par l’éducation culturelle. Elle passe également par le bénévolat. Mais le plus grand défi du prochain président sera de ne pas donner toute la responsabilité de l’éducation à l’école, mais aux parents. Ils sont les premiers maillons de la chaîne socialisatrice, et surtout les plus importants.

S.R. : Dans la chaîne socialisatrice, il y a aussi les médias. Que pensez-vous d’eux ? De leur influence ?

Z.B. : Les journalistes sont leurs propres fossoyeurs. Ils ne sont plus écoutés, ils donnent trop leurs avis, ne présentent plus les faits de manière impartiale. 80 % des Français n’ont plus aucune confiance dans les médias. C’est comme les politiques d’ailleurs.

S.R. : Depuis Charlie Hebdo, on constate une hausse des incivilités contre les musulmans comme contre les chrétiens, même si la tendance est en baisse pour les actes islamophobes en France en 2016. A quoi cela est-il du ?

Z.B. : C’est avant tout un problème d’éducation. La religion n’est qu’un prétexte. C’est à cause de questions sociales jamais réglées, notamment par la gauche, que l’on en vient à ce genre d’actes. Il y a un sentiment d’appartenance défaillant chez nombre de jeunes des banlieues notamment. On a trop associé les termes « fier », « patriote », au FN. La gauche n’est pas fière de son héritage. Elle croit être la bienfaitrice des immigrés. Elle croit les intégrer, mais elle les as exclus. Il y a une phrase que je dis souvent : la gauche a toujours dit que l’immigration est une chance, mais elle n’a jamais dit que la France est une chance. Jamais. Il y a une sorte de complexe du colonialisme, elle croit devoir « rembourser » une sorte de dette de siècles de colonies françaises.

S.R. : Que pensez-vous de la laïcité en France ? Êtes-vous plutôt favorable ou, au contraire, contre ?

Z.B. : Je suis pro-laïcité. On ne doit rien y changer. L’islam ne doit pas être une vengeance contre les autres. Par rapport au burkini par exemple, on ne peut pas interdire à une femme de s’habiller comme elle veut. Mais, moralement, je suis contre, parce que cela dénigre la femme. C’est une régressionde ses droits. C’est grave que la femme doive se soumettre à l’homme d’une telle façon. Mais on ne peut pas imposer de lois dessus.

S.R. : Daesh sera-t-il vaincu un jour ?

Z.B. : Daesh est un monstre conçu par les Américains qui sera vaincu par les Américains. Daesh est temporaire. L’islamisme extrême continuera de prospérer. Le véritable poison, ce sont les Frères Musulmans. Depuis les années 1920, ils sont là, et ils sont un véritable danger.

S.R. : Pour vous, comment fut le bilan de Hollande, alors qu’on arrive au terme de son unique quinquennat ?

Z.B. : Hollande est un amateur. Tout son quinquennat fut un sketch. Depuis Leonarda jusqu’aux primaires, truquées, c’est un sketch. Cela en dit long sur l’état de la gauche. Il a probablement pris des bonnes mesures en cinq ans. Mais, comme tous les Français, j’ai un ressenti catastrophique de ce président. Son renoncement, c’est aussi une forme de lâcheté, pour moi. ce n’est pas du courage. Il aurait du continuer de se battre.

S.R. : Vous avez vu l’affaire Pénélope Fillon. Avez-vous un avis sur le sujet ?

Z.B. : Macron a aussi utilisé l’argent des pouvoirs publics (il est actuellement sous le coup d’une enquête, NdlR). Je ne me suis pas assez plongé dans le sujet. Mais il faudrait déjà le prouver. Il y a des casseroles à droite comme à gauche. Il y a un acharnement sur lui, aussi, je pense. Il dérange. (Je lui demande si elle a aussi vécu ça en 2011 avec M. Valls :) Je ne veux plus jamais faire de politique. La politique, ça détruit les valeurs, ça abîme la vie. J’ai eu la chance de partir à temps. Je n’ai pas été abîmé. J’en ai retiré des bonnes choses mais je sais que je n’irais plus en faire. (Puis, je lui demande ce qu’elle pense du FN, de ces réactions identitaires et xénophobes en France) Le FN, quelque part, c’est une réaction « normale », mais que je condamne. On ne traite pas les causes. Le racisme, les inégalités, la xénophobie, c’est un fait. Mais faire ce constat ne va pas faire avancer les choses. Il faut trouver la force en soi pour avancer. Je ne crois pas que les Français soient racistes. La majorité de ceux qui s’identifient au FN, c’est parce qu’ils sont en colère. Mais, je le répète, par le dialogue, tout obscurantisme est vaincu. Il faut penser qu’on est capable de tout. On n’est exclu de rien si on s’en donne les moyens.

Et Zohra Bitan de conclure : « la force est dans les jeunes. Ils doivent s’en sortir avec leurs propres forces. Il faut sortir du fatalisme. Et cela passe surtout par le dialogue ». Le message est clair. Reste à savoir qui l’entendra, et surtout, qui l’appliquera…

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