En Guyane, après les excuses de la ministre, les négociations commencent

Ericka Bareigts, la ministre des outre-mer, a adressé ses excuses au peuple guyanais. Les discussions vont enfin s’engager, alors que le mouvement social dure depuis plus de dix jours.

La mobilisation n’a pas baissé d’intensité en Guyane depuis le début de la grève générale, lundi 27 mars, alors que le mouvement a commencé il y a près de deux semaines. Les barrages sur les principaux carrefours routiers sont toujours aussi massifs, l’activité économique est paralysée, les écoles sont fermées et la population est « déterminée ». C’est un des slogans inlassablement scandés par la foule qui s’est massée dès jeudi matin sur la place de la préfecture, à Cayenne, alors que les ministres de l’intérieur, Matthias Fekl, et des outre-mer, Ericka Bareigts, arrivés la veille, en fin d’après-midi, de Paris, devaient engager les discussions avec les représentants du mouvement.

Des négociations qui ont eu du mal à démarrer. Vers 9 h 30, la délégation d’une trentaine de membres représentant les différentes composantes du collectif Pou Lagwiyann dékolé (« pour que la Guyane décolle », en créole) entre dans la préfecture, sous bonne garde des forces de police et de gendarmerie. Rapidement, les membres des 500 frères contre la délinquance, gabarits imposants pour la plupart, vêtus de noir et cagoulés, se déploient en arc de cercle autour du bâtiment, suivis par les quelques centaines de manifestants déjà arrivés sur place, dont le nombre ne va cesser de croître au cours de la journée pour atteindre plusieurs milliers dans l’après-midi.

« Je suis ultramarine ! »

Les premiers contacts tournent court. Le collectif exige que la presse puisse assister aux négociations, ce que les ministres refusent. Première suspension. Les porte-parole reviennent avec une nouvelle proposition : que la presse puisse rester trente minutes. Nouveau refus des ministres. Les représentants du collectif quittent alors la salle des négociations et redescendent parmi les leurs. Petit à petit, les manifestants, toujours contrôlés par les 500 frères, resserrent leur présence autour de la préfecture, jusqu’à se trouver pratiquement au contact des gendarmes mobiles. Des émissaires parlementent avec les officiers pour éviter tout incident qui pourrait mettre le feu aux poudres. « Tant que nous sommes là, vous ne risquez rien », assure l’un d’entre eux à un gradé.

En fin de matinée, les discussions sont au point mort, dans un climat de tension croissant. Les ministres, en liaison permanente avec Matignon, tiennent un point presse improvisé, à l’intérieur de la préfecture. Ils en appellent à « un cadre de travail républicain » et se disent prêts à « avancer sur des solutions concrètes ». Mais ils n’ont plus d’interlocuteurs.

La situation évolue soudainement en début d’après-midi. Quatre porte-parole du collectif s’entretiennent à nouveau avec les ministres pour convenir d’un modus vivendi. La presse va finalement être autorisée à assister aux premiers échanges. 14 h 15 : la délégation rentre dans la préfecture. Les négociations ont lieu dans une salle du premier étage, jouxtant la galerie qui donne sur la place. Pas de table : une trentaine de chaises font face à la délégation ministérielle.

C’est le ministre de l’intérieur qui ouvre les échanges et « remercie [ses interlocuteurs] d’avoir accepté cette rencontre dans ce format ». S’ensuivent trois déclarations liminaires de porte-parole du collectif. Le climat de méfiance est palpable. Gaëlle Laponpéronne, chef de file de l’Union guyanaise des transporteurs routiers (UGTR), un des syndicats déclencheurs du mouvement, interpelle la ministre des outre-mer, la Réunionnaise Mme Bareigts, pour avoir tardé à réagir et à venir sur place : « Mme la ministre de La Réunion, le peuple guyanais vous demande de vous excuser. Nous pouvons comprendre la bêtise, nous ne pouvons pas comprendre le mépris. »

La ministre prend la parole. A l’extérieur, les manifestants, qui suivent les échanges en direct, sous une pluie diluvienne, continuent de scander slogans et chants. Des huées accompagnent ses propos. Elle fait front, crânement, revendique trente ans de combat pour l’égalité et la reconnaissance des outre-mer, avant de s’exclamer, le bras tendu et le poing fermé pour montrer la couleur de sa peau : « Je suis ultramarine ! »

« Dame digne »

Hors de la présence de la presse démarrent véritablement les discussions. Les représentants du collectif remettent aux ministres le cahier de revendications, élaboré par les différents pôles qui le composent, réunissant syndicalistes, socioprofessionnels, société civile. Une longue liste de constats et de doléances, témoignant des retards accumulés, des besoins urgents, mais aussi d’une vision d’avenir pour la Guyane, sur plus de 400 pages.

Malgré la volonté des uns et des autres de trouver une méthode de travail et d’engager de véritables discussions, on sent bien qu’il y a toujours un point de blocage autour de la ministre des outre-mer. C’est elle-même qui franchit le pas : « Si j’ai blessé la Guyane, alors ce ne sera pas moi, ultramarine, qui reculerai devant des excuses. Pour beaucoup de choses, si on s’était excusé, peut-être qu’on aurait avancé beaucoup plus sereinement et qu’on n’en serait pas arrivé là. Alors, pour l’intérêt de la Guyane, je le fais, parce que ma petite personne et mon petit ego n’ont aucune importance. »

Ses interlocuteurs demeurent un court moment en suspension, puis applaudissent. Gaëlle Laponpéronne se lève et l’étreint longuement dans ses bras. En un moment invraisemblable, la situation a basculé. La délégation va au balcon de la préfecture, appelle la ministre, impose le silence et lui tend un mégaphone. Elle renouvelle ses excuses. La foule l’applaudit. Pour Davy Rimane, porte-parole du collectif, « nous avons trouvé une dame digne, j’ai un grand respect pour elle ». « Il s’est passé quelque chose de beau et fort », reconnaît la ministre.

Les discussions vont maintenant pouvoir entrer dans le vif du sujet. A Paris, où le premier ministre a mis en place une veille interministérielle, l’ensemble des revendications va être examiné, ministère par ministère, afin de pouvoir apporter des réponses concrètes et financées. Les discussions devraient reprendre vendredi dans la journée, ou samedi matin au plus tard.

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