Le débat d’hier soir n’était pas seulement violent : il était vide de sens

[ÉDITO] Après le débat d’hier soir – qui de toute façon a peu d’impact sur le vote – Stanislas Racine revient sur ce qui est devenu comme le symbole de la violence sous prétexte d’un débat. Analyse, et attention, parce que ça fait mal.

Par Stanislas Racine | Le 4 mai 2017 à 16h00

Finalement, je crois que j’aurais préféré regarder un combat de boxe. Parce qu’au moins, la violence des coups est déjà connue. La violence des mots, des déclarations-chocs, des interpellations, la violence face aux journalistes, la violence même des auditeurs, certains insultant Marine Le Pen de « pute », d’autre ne voyant en Macron qu’un immonde monstre.

Depuis ma naissance, j’ai assisté à deux autres débats d’entre deux tours. Celui de Sarkozy contre Royal (en 2007) et celui de Sarkozy contre Hollande (en 2012). Royal avait voulu jouer la carte de l’offensive et de l’attaque. Sarkozy n’était pas rentré dans son jeu. Et il avait gagné. Celui entre Hollande et Sarkozy avait été terne, et de toute façon, les Français ne voulaient plus du candidat de droite.

Hier soir, devant France 2, j’ai davantage eu l’impression de voir une maîtresse un peu ringarde attaquer (parfois sans raisons) un de ses élèves. J’avais l’impression de voir cette maîtresse qui prend un élève en flagrant délit mais qui en rajoute volontairement. Et, dans l’autre camp, j’avais l’impression d’entendre un gamin de 7-8 ans, incapable de dire autre chose que « Madame Le Pen, ce n’est pas vrai ». Un écolier qui ne savait rien faire d’autre que reproduire ce que lui-même venait de critiquer chez Marine Le Pen (à raison, parfois).

Un combat. Je n’ai pas d’autre mot. Marine Le Pen et Emmanuel Macron se sont livré un véritable affrontement, au ton extrêmement agressif. Dès les premiers mots échangés, les deux adversaires ont montré toute l’animosité qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et nous l’ont bien fait comprendre, à nous, pauvres téléspectateurs. J’ai d’ailleurs une énorme pensée pour Christophe Jakubyszyn et Nathalie Saint-Cricq.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont passé une grande partie du débat à s’invectiver et s’accuser mutuellement de mensonges, d’imprécisions et de méconnaissance des dossiers. Les deux candidats qualifiés pour le second tour de la présidentielle ont toutefois pu démontrer, si besoin en était, qu’ils ne défendaient pas du tout les même projets pour la France. Et pour moi, si aucun des deux n’en est sorti grandi, Marine Le Pen a quand même gagné ce combat. De la mauvaise manière, diront ses détracteurs. Mais quand je vois sur les réseaux sociaux les – tentatives – de diabolisation de Le Pen ainsi que les justifications que tous fournissent, se sentant obligé de je-ne-sais-quoi, je ne peux m’empêcher de sourire. Non, Macron ne s’est pas retenu de lui mettre une gifle (ça n’aurait pas servi à ses intérêts de toute manière) et non, il n’a pas gardé son calme : il est rentré dans son jeu, une fois le passage sur l’économie – qu’il a dominé – passé, il a perdu son calme, ses nerfs, il s’est perdu, il s’est noyé dans les invectives et le rire – parfois méprisant – de madame Le Pen.

Il a fait, pour moi, la pire erreur qu’il pouvait faire en débattant face à un extrême : il est rentré dans son jeu. Elle a fini par l’avoir, à l’usure. Et c’est comme ça qu’elle l’a vaincu. Pour elle, c’est une victoire. Et Emmanuel Macron aura beau essayer de montrer, prouver, crier l’inverse, ça n’en restera pas moins vrai.

Le premier thème concernait l’économie. Marine Le Pen, sachant bien que dans ce domaine elle était larguée (la suite l’a montré), a directement attaqué le fondateur du mouvement En Marche !. En choisissant la formule « Monsieur le ministre de l’économie », elle a directement fait référence à son passé de ministre (très critiqué d’ailleurs) à Bercy.

Emmanuel Macron, une fois passé les trois minutes de parole de Le Pen, a essayé de se défendre en criant au « mensonge » et en s’emmêlant dans des phrases longues et incompréhensible dont il a le secret (et que personne ne comprend). D’ailleurs, ce passage sur l’économie était assez fastidieux et cela en a profité à Macron, qui, sans vraiment parler du fond, a placé quelques mesures phares de son programme.

Le premier fail – et en réalité, le début de cette guerre féroce qui durera deux heures – fut la question de Christophe Jakubyszyn à propos des 35 heures. Parce que Marine Le Pen, au lieu d’essayer de parler de programme, s’est contentée d’attaquer Macron. On pourrait presque grossir le trait, comme l’ont fait certains twittos hier soir.

En répondant hors-sujet, Marine Le Pen a offert une voie royale à son concurrent. Un triomphe de courte durée pour Macron, rattrapé par la (dure) réalité du terrain. Dans les échanges sur le terrorisme, la sécurité, l’immigration, il est apparu complètement à la rue. Pour moi qui ai souffert du terrorisme – des amis blessés à Paris, au Bataclan, à Nice – c’est un sujet vital. Alors oui, Macron n’a pas fait sa langue de vipère ; mais pour moi, il a répondu aux attaques de Le Pen et c’est pour ça qu’elle était là. En jouant à son jeu (qui peut être considéré comme stupide mais qui est une technique comme une autre), c’est lui-même qui s’est sali et qui a empêché la bonne tenue du débat. Je ne justifie pas les attaques parfois ulcéreuses de Le Pen, mais le fait que Macron, dans son arrogance et sa suffisance, ait cru qu’il allait pouvoir passer au-dessus, et a donc joué à son jeu, a détruit la tournure des évènements. Vous allez me prendre pour quelqu’un d’hors-champ, de subjectif, d’irréel : mais si vous réfléchissez bien (et que vous y mettez de la bonne foi), alors vous devez reconnaitre que, si le débat a été si violent, et, par conséquent, si mal-vu, ce n’est pas qu’à cause de l’apparente impolitesse de la candidate frontiste : c’est parce que les deux candidats, en voulant jouer au jeu du chat et la souris, sont tombés dans le seul piège que leur tendait ce débat : s’attaquer plutôt que parler du fond.

Sur l’Europe, les choses ont eu tendance à s’équilibrer alors Le Pen menait 3-1. Les deux ont présenté leur vision du monde, mais là où le dérapage a repris, c’est au moment où Marine Le Pen a craché son venin sur Angela Merkel en insultant Macron de soumis. Elle s’est alors perdue dans ses explications sur l’euro, l’écu et le franc (ce qui a encore donné des arguments à ses adversaires, décidément, on dirait qu’elle donne le bâton pour se faire battre…), ce qui a permis à Macron de jouer sur la corde du « nous avons besoin de l’Europe » (ce qui est entièrement vrai, mais pas avec un candidat ouvert à l’outrance et sans limites). Avant cela, Marine Le Pen avait frisé avec le discours de Mélenchon en parlant de paix, d’humanité, de don, en fustigeant le fait que Macron ne soit que « le candidat des forces de l’argent » et qu’il voit « l’humain comme un produit à vendre ». Tout ce passage-là fut vrai ; c’est la limite du libéralisme, la limite de la mondialisation, la limite de l’argent. Ensuite, lorsque les deux ont recommencé à s’écharper, les téléspectateurs ont su que niveau débat, c’était certainement fini ; on a ensuite eu le droit à des invectives, du manque de respect, bref, une attitude puérile.

Certains, en me parlant du débat, m’ont dit que Le Pen avait vraiment dominé. Je réponds non. D’autres m’ont dit que Macron avait séché Le Pen et qu’il était resté calme ; je réponds non encore une fois, parce qu’il n’a vraiment pas été calme, et il n’a pas su se tenir. Le débat a montré que Le Pen avait du charisme mais les mauvais mots, les mauvais exemples, et que Macron avait mieux bossé l’aspect pratique mais n’avait aucun charisme. S’il n’arrive pas à tenir contre une simple adversaire (tout du moins, qui devrait être considérée comme telle), que fera-t-il (parce qu’il sera très probablement élu) face à des vrais durs comme Trump ou Poutine ? Aucun des deux candidats n’est sorti grandi de ce débat. Et même si, pour les bien-pensants et les médias type BFM, Macron a gagné, la réalité est toute autre. Non, madame Le Pen n’est pas la méchante « nazie-staliniste-complotiste-raciste-mécréante » qu’on aimerait nous montrer. Non, (et c’est difficile pour moi d’admettre cela) Macron n’est pas le diable. Mais entre les deux, il y en a une qui a une langue de vipère mais qui porte le peuple, et l’autre qui cache son jeu en ayant les mots doux comme le miel mais qui ne parle qu’au nom d’une certaine élite (notamment de ceux qui détiennent les médias traditionnels). Ce débat nous a bien montré que l’élection fut tronquée et que le véritable débat a été avorté par une justice laxiste pour certains, injuste pour d’autres, et par des médias n’ayant à la base qu’un rôle informatif et s’étant transformé en juges assassins. Le « fils spirituel d’Hollande » s’apprête à entrer au pouvoir alors même qu’il était la cible de dizaines de manifestations il y a quelques mois. L’autre candidate, elle, va perdre simplement à cause de son nom, et de l’histoire du parti qu’elle traine. Cette élection, comme en 2012, n’a été qu’un choix par défaut et non un choix de valeurs, et a bien mis en cause l’hypocrisie d’un (trop) grand nombre de Français, votant contre plutôt que votant pour. Le débat d’hier soir nous as aussi rappelé notre incapacité à comprendre nos erreurs et à utiliser l’Histoire, celle justement que nous écrivons. Le débat d’hier nous montre aussi finalement que, si Macron n’a pas vraiment perdu, Le Pen n’a pas vraiment gagné, et que, la seule femme au pouvoir dimanche ne sera ni Le Pen, ni Merkel, et encore moins Brigitte, mais tout simplement la colère, qui se manifestera dans le vote blanc et l’abstention. Le principal combat ne réside plus dans le résultat du second tour dimanche, mais dans le résultat des législatives en juin. Et cette fois-ci, il s’agira peut-être (enfin) d’ouvrir les programmes, d’enlever nos œillères, d’exercer un esprit critique et d’aller voter avec le cœur et la raison, et non pas, comme l’a si bien dit Macron hier, avec la colère. Le combat d’hier ne fut qu’une façade apparente, une explosion de quelque chose qui couvait depuis bien longtemps et qu’ont si bien décrit les médias étrangers : l’amertume. L’amertume et la rancœur.

Élever la voix ne donne pas raison, mais faire ce qu’a fait Macron ne lui donne pas raison non plus. Hier soir, ce n’était pas la colère contre la raison, la folie contre la rationalité ; j’ai meme entendu que les débats avec Trump étaient plus classes. Ces gens-là ont raison : au moins, Trump avait une adversaire comme Clinton. Hier soir, nous avons assisté à un débat entre Trump… et Trump.

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