Edouard Philippe, un juppéiste à Matignon

Le maire (LR) du Havre, 46 ans, a été nommé premier ministre, lundi. Proche des rocardiens quand il était étudiant, ce diplômé de Sciences po et de l’ENA est un fidèle d’Alain Juppé depuis quinze ans.

Lorsque le réalisateur de documentaires Laurent Cibien a commencé à filmer Edouard Philippe en 2004, il n’avait pas imaginé une seconde que ce dernier deviendrait un jour premier ministre. « Ce qui m’intéressait, c’était raconter la construction d’un homme de pouvoir, raconte-t-il. Je n’ai jamais eu l’intuition géniale de penser qu’il irait au sommet, c’était simplement le seul homme politique que je connaissais. » Les deux quadras étaient copains en hypokhâgne au lycée Janson-de-Sailly dans le 16e arrondissement de Paris, partageant le goût des livres, de l’histoire et des discussions interminables sur la politique autour d’une bière, avant de se perdre de vue.

Le journaliste recontacte l’ancien fan de Pierre Mendès France lorsque ce dernier est nommé à la direction de l’UMP en 2002. Il lui propose de filmer son parcours sur la durée. Edouard Philippe éclate de rire puis accepte : « Pourquoi pas ! » : « Il est joueur », note le réalisateur. Depuis treize ans, il le suit avec sa caméra à intervalles réguliers pour une série de documentaires intitulée Edouard, mon pote de droite.

« Le pote de droite », né à Rouen il y a quarante-six ans d’une famille de profs, maire du Havre, encarté chez Les Républicains, inconnu du grand public, a été choisi par Emmanuel Macron pour entrer à Matignon. Une nomination détonante dans la logique d’un président disruptif qui veut casser les clivages et renouveler la classe politique. Le chef de l’Etat a-t-il lu la chronique d’Edouard Philippe, le 19 janvier dans Libération, où ce dernier le décrivait en homme « qui n’assume rien, mais promet tout avec la fougue d’un conquérant juvénile et le cynisme d’un vieux routier » ? Peu importe, Edouard Philippe a été jugé avoir le curriculum vitae adéquat.

Petit-fils de docker du Havre, arrière-petit-fils du premier encarté communiste de la ville, évoluant dans un milieu de gauche, il a à l’adolescence trois objectifs : ne pas devenir professeur de français comme sa mère, son père et sa sœur, partir vivre à Paris, faire un jour de la politique. Après une année de classe préparatoire littéraire, il intègre Sciences Po. Il s’y fait des amis pour la vie comme le journaliste d’Europe 1 David Abiker qui résume leur rencontre : « C’est la première personne que j’ai vue au comptoir du Basile [le bar fétiche des étudiants de l’établissement]. Il portait un imper noir et avait déjà cette silhouette nonchalante et distinguée. »

Edouard Philippe au Havre le 11 mai.

« Il est réglo, droit et ne louvoie pas »

Edouard Philippe est le copain de baby-foot, toujours partant pour boire un coup ou faire la bringue, blagueur et brillant. Il fait alors parti du club Opinion, qui réunit les rocardiens et émarge pendant un an ou deux au Parti socialiste. Michel Rocard est premier ministre et le groupe d’étudiants qui le soutiennent est reçu une fois par mois à Matignon pour un petit déjeuner. « J’avais une véritable estime et admiration pour Rocard dont la social-démocratie avait du sens », explique-t-il au Monde aujourd’hui. De gauche donc, mais pas trop. « Il a toujours été libéral et dérégulateur sur les questions économiques », se souvient son ami l’ancien député frondeur Jérôme Guedj. C’est Edouard Philippe qui est venu un jour lui proposer de préparer l’ENA avec lui : « Tu as déjà été admissible, ton profil m’intéresse. On va bosser ensemble. » Les deux jeunes étudiants topent et se retrouvent à bûcher tout l’été… dans le bureau du Sénat de Jean-Luc Mélenchon, dont Jérôme Guedj est alors attaché parlementaire.

A Sciences Po puis à l’ENA, Edouard Philippe est apprécié de ses camarades : « Il est ambitieux depuis toujours, mais sans marcher sur les autres, assure Guedj. Il est réglo, droit et ne louvoie pas. »

« C’est un Rastignac sympa, s’amuse un autre. Très intelligent, ayant une soif de revanche sociale, mais avec de vraies valeurs. Dès Science Po, on s’est dit : celui-là, il fera quelque chose. »

Dans cette petite bande qui se revoit toujours, il y a également Damien Loras, qui deviendra conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, avec lequel il habite pendant cinq ans, en succédant dans la colocation à David Abiker.

A sa sortie de l’ENA, Edouard Philippe se retrouve au Conseil d’Etat. La vie politique le démange de plus en plus. Il se fait présenter en 2001 à Antoine Rufenacht, le très chiraquien maire du Havre dont une partie de la famille Philippe est originaire. Rufenacht lui propose immédiatement d’être sur la liste aux municipales. Il devient adjoint puis maire en 2010, quand le premier édile décide, à 71 ans, de passer le flambeau. Il sera élu sur son nom en 2014 avec 52 % dès voix dès le premier tour.

« J’ai eu une chance incroyable, il m’a beaucoup aidé, cette rencontre a été très importante pour moi », explique Edouard Philippe. Rufenacht ne garde pas une vision aussi idyllique de ce « passage de témoin ». S’il considère son successeur comme un bon maire, il n’a pas caché à ses amis qu’il avait été désagréablement surpris de n’avoir jamais été consulté par lui sur aucun dossier concernant la ville qu’il lui a offert sur un plateau. « Il n’a aucune reconnaissance », lui arrive-t-il de grincer.

Si jovial avec ses amis, toujours prêt à entonner Mexico, son tube dans les soirées karaoké, et à faire les délices de son auditoire avec ses imitations de Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy ou même Alain Juppé, celui que ses intimes surnomment « Dédé » est moins drôle en politique. Au Havre, ses opposants au conseil municipal décrivent un homme centralisateur, voire autoritaire. « Il gère tout et décide de tout à la mairie, sans laisser d’espace aux membres de sa majorité, qui doivent suivre le petit doigt sur la couture du pantalon », raconte son opposante communiste Nathalie Nail. « S’il peut accomplir à lui seul le travail de maire et celui de ses adjoints, cela lui va bien, abonde le socialiste Matthieu Brasse. Il ne veut pas que qui que ce soit émerge au sein de sa majorité, il ne veut aucun rival. » « C’est un homme d’exécutif plus que de législatif », l’excuse Gilles Boyer, qui vante « la capacité à décider » de son « meilleur ami ».

Fidèle de Juppé

Les deux hommes se sont rencontrés autour d’Alain Juppé en 2002. L’ancien premier ministre est alors élu président de la nouvelle UMP. Il cherche un secrétaire général. Antoine Rufenacht lui souffle le nom de son jeune protégé. Edouard Philippe a glissé progressivement à droite. Son service militaire, son stage de l’ENA à New York, l’élection de Jacques Chirac en 1995 lui font prendre conscience que « les valeurs cardinales les plus importantes pour [lui], la liberté et l’autorité, [le] classent à droite ».

Avec Juppé, qu’il appelle encore « le patron », l’entente est immédiate. « Il a grandi aux côtés d’Alain Juppé depuis quinze ans. C’est une filiation intellectuelle et politique très forte. Ils ont toujours été d’accord sur les grands choix. Je n’ai jamais entendu Alain Juppé formuler un point de vue qu’Edouard ne pourrait pas partager », témoigne Gilles Boyer. « Entre eux, ça a matché tout de suite », se souvient David Abiker. A l’UMP, le trentenaire techno un brin arrogant hérisse les sarkozystes. Il est accueilli dans ses nouvelles fonctions par une brève du Canard enchaîné, dans laquelle un sarkozyste anonyme dit : « On a trouvé plus raide, plus borné, plus maladroit que Juppé. Il n’a pas 35 ans, il est technocrate jusqu’au bout des ongles et a l’air d’avoir avalé un parapluie. » Edouard Philippe évoque pudiquement ses deux années à l’UMP comme une « expérience rude : dans les partis, tous les défauts de la vie politique sont exacerbés ».

Alors que sa génération part en courant dans les bras de Nicolas Sarkozy, il reste fidèle à Juppé à cette époque voué aux gémonies. Il fait preuve d’un antisarkozysme viscéral. « Il a toujours été très opposé à Nicolas Sarkozy. Il reconnaît son talent mais n’a jamais accroché avec lui », observe le député (LR) Benoist Apparu, un de ses proches. « Sarkozy, ce n’est pas son genre de beauté car ils ont des personnalités opposées, une manière différente de voir la politique », précise Gilles Boyer. L’ancien président le lui rend bien : en privé, il ne cite jamais son nom, mais le désigne d’un méprisant « le maire du Havre ». Les deux hommes ont même failli en venir aux mains, le 17 novembre 2002, lors du congrès fondateur de l’UMP, au Bourget (Seine-Saint-Denis).

Alors ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy avait tenté de voler la vedette à Alain Juppé, en arrivant – par surprise – à l’heure du déjeuner. Edouard Philippe l’empêche de faire une entrée triomphale. « Après les premières prises de parole, on me fait dire que le ministre de l’intérieur veut me voir, raconte le nouveau premier ministre. Dans la loge, il s’avance vers moi. Il me tape contre le poitrail avec le poing, et lâche : toi, tu ne me refais jamais ça ! Il continue, je repousse son bras, nous sommes tous les deux déséquilibrés. Cela aurait pu déraper… Finalement, il s’est calmé d’un coup et moi j’étais flageolant. » Aujourd’hui, Edouard Philippe évacue : « Il est sanguin et moi, je n’aime pas qu’on m’engueule. »

Après avoir quitté l’UMP en 2004, il exerce un temps comme avocat puis rejoint le groupe Areva de 2007 à 2010 en tant que directeur des affaires publiques. Les juppéistes sont parqués à la mine de sel, et Edouard Philippe poursuit sa vie entre Le Havre, où il assoit son assise, et Paris où vivent sa femme Edith et ses trois enfants. Entre gestion municipale, voyages et soirées avec les copains de toujours. Il sait s’occuper. « C’est un fêtard et un bon vivant, très simple, qui n’a pas un balai dans le cul », brosse Benoist Apparu, juppéiste comme lui. « C’est un grand lecteur. Il a une culture littéraire très étendue », témoigne Gilles Boyer, qui a coécrit deux romans de politique-fiction avec lui. Un grand commis de l’Etat cultivé qui a vécu « une véritable mutation avec la mairie du Havre, constate David Abiker. Ça l’a transformé, il est devenu plus proche des Français. » Edouard Philippe reprend du service actif dans la politique nationale quand il repart en campagne comme porte-parole d’Alain Juppé pendant la primaire à droite.

« Un coup à gauche, un coup à droite… »

Le jeune maire du Havre avance sur trois pieds : une intelligence et une compétence incontestée même par ses plus farouches adversaires, une fidélité très forte et une forme de modernité, qui le fait se sentir à l’aise dans tous les camps et tous les milieux. En janvier 2016, il invite ainsi ses amis Jérôme Guedj et Gilles Boyer à une table ronde intitulée « L’amitié en politique » à l’occasion du Salon du livre du Havre. Transfrontières toujours. BCBG dans sa mise, collectionneur de boutons de manchettes qui écrit encore ses fiches à la main, et en même temps fan de boxe, qu’il pratique assidûment, de séries télé et de Bruce Springsteen. Ancien cadre de l’UMP et lecteur assidu de Libération. Enarque classique et incarnant une forme de renouvellement tout à la fois.

Politiquement, il est compatible avec le positionnement ni droite-ni gauche du nouveau président. « Edouard est de droite sur les sujets économiques, mais est modéré sur les sujets sociétaux. Il est également pragmatique en étant maire, ce qui le ramène plutôt au centre qu’aux extrêmes », résume Gilles Boyer. « Quand on dirige une agglomération, on travaille en confiance avec des maires de droite et de gauche, explique Edouard Philippe. On appréhende les clivages politiques avec un œil plus distant et on s’aperçoit que quand on se met d’accord, on avance bien. » Ses opposants locaux sont moins tendres : « Un coup à gauche, un coup à droite… C’est une anguille ! Il va bien avec Macron de ce point de vue ! », s’exclame l’élue havraise Nathalie Nail. « C’est un vrai homme de droite qui se fait passer pour un homme ouvert à la gauche pour être en phase avec l’électorat du Havre, où la ville a été communiste jusqu’en 1995 », ajoute le socialiste Matthieu Brasse.

Pour ses amis, pas de doutes, Philippe a les atouts pour faire un bon premier ministre. « Il a eu une multitude d’expériences et dispose donc d’un profil intéressant car il a eu à la fois une vie administrative, de cabinet et de politique nationale, en étant directeur général de l’UMP puis parlementaire, observe Benoist Apparu. Il a une facette locale avec son mandat de maire au Havre et il a travaillé dans le privé, en bossant chez Areva et en tant qu’avocat. » « Il a la faculté de rester très calme dans les moments compliqués, tout en ayant la capacité de trancher des problèmes complexes. Il est aussi très clair dans l’expression de ses idées, sans tomber dans la facilité, vante son ami Gilles Boyer. Il est toujours dans la nuance et la modération. » Dans le film de Laurent Cibien, Edouard Philippe expliquait en 2014 : « En politique, il faut être conscient que le pouvoir qu’on peut avoir, on te le confie et on va te le reprendre. » Il n’imaginait pas alors qu’il allait être nommé premier ministre. Mais pour combien de temps ?

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